Ne nous voilons pas la
face: depuis une quinzaine d'années, les formateurs des Nouvelles Technologies de
l'Information et de la Communication, utilisateurs convaincus, n'ont pas vraiment su
persuader leurs collègues linguistes d'utiliser l'ordinateur dans leurs classes. Selon
une estimation probablement optimiste, 1% seulement des enseignants de langues utilisent
actuellement les NTIC de manière régulière en cours.
Il faut comprendre la méfiance à la fois viscérale et
culturelle que peuvent éprouver des professeurs à sensibilité majoritairement
littéraire devant cette électronique qu'ils considèrent comme antinomique d'activités
aussi organiques que l'écriture, la lecture ou l'enseignement.
Ils ont tort, pourtant. Des gens comme Umberto Eco ou Salman Rushdie,
dont on ne saurait mettre en doute la sensualité dans l'écriture, ont souligné ici et
là leur attachement à ce stylographe multiforme et aux multiples usages qu'est
l'ordinateur. Parlant du Soupir du Maure, Rushdie expliquait comment le nomadisme
forcé de la fatwah l'avait obligé à écrire avec un ordinateur portable : I
think it's possibly the most polished piece of writing I've done because I was able to do
more polishing because of the removal of the physical act. Le traitement de texte, par
cette disparition de l'acte physique de l'écriture, rend possible, au niveau de
l'apprentissage en langues étrangères (mais aussi j'en suis persuadé en langue
maternelle) une concrétisation visuelle des processus de choix syntaxiques et
lexicaux jusque-là demeurés abstraits et inaccessibles à certains apprenants.
Sur le plan de la lecture, les succès rencontrés dans les
établissements difficiles auprès d'élèves peu portés sur la chose écrite montrent
comment les CD-ROMs, par leur structure hypermedia très proche des modes d'acquisition
naturels de l'enfant, par leur complémentarité visuelle, textuelle et sonore,
(r)amènent bien des brebis au bercail de la culture livresque.
Sur le plan de la créativité des élèves en autonomie, certaines
productions d'une qualité et d'une invention étonnantes démontrent qu'à l'écran plus
que sur tout autre support les jeunes auteurs ont à cur de finaliser leur travail
et de mettre en uvre une auto-correction responsable.
A toutes ces richesses, l'Internet, source documentaire
inépuisable, donne une dimension nouvelle. Il permet ainsi d'approfondir n'importe quel
sujet traité en classe de manière extrêmement vivante.
En revanche il conditionne un changement fondamental dans le rôle de
l'enseignant des langues.
Pour la première fois en effet dans l'histoire de l'Education, les
documents auxquels le professeur va exposer ses élèves n'auront pas été validés par
une instance inspectorale ou éditoriale. Cela veut dire que l'enseignant doit mettre en
place pour lui-même, et pour les transférer à ses élèves, des stratégies
spécifiques. Ne pas se mettre la tête dans le sable en filtrant tout, mais enseigner au
contraire des démarches de type journalistique, consistant à vérifier et comparer des
angles complémentaires ou contradictoires d'une même réalité. Bref, armer les élèves
pour qu'ils sachent mieux se défendre seuls en tant que citoyens de ce monde surinformé
et de toutes façons inscrit dans les faits.
Pour toutes ces raisons l'information et la formation des
enseignants sont incontournables : académiques et transversales, mais surtout de
terrain et disciplinaires, au niveau des établissements, où les équipes pourront
immédiatement dynamiser leur apprentissage vers leur problématique de cours et
constituer des réseaux d'entraide susceptibles de désamorcer les angoisses générées
par une technologie parfois rétive.
Mais le changement n'entrera en vigueur que lorsqu'un temps de
maturation adéquat se sera écoulé. Ainsi, il arrivera probablement à l'ordinateur ce
qui est arrivé à la vidéo. Il aura fallu à cette technologie, nouvelle il y a une
vingtaine d'années, dix ans pour pénétrer les foyers de façon généralisée, puis
cinq pour que les enseignants de langues soient assez familiarisés avec l'instrument pour
l'utiliser en cours en présence d'élèves. Nous sommes en train d'assister pour les
ordinateurs à la phase de généralisation. Lorsque l'ordinateur sera aussi commun dans
les foyers que le magnétoscope, nous verrons les plus fervents des utilisateurs
transférer leur savoir-faire à la salle de classe.
L'organisme que constitue l'éducation nationale a besoin de cellules
évolutives, mais aussi de cellules qui gardent la mémoire du passé, et c'est dans un
sain équilibre entre ces deux types d'éléments que le changement peut être
intelligent, durable et synonyme de progrès.
Il reste que, en notre qualité d'enseignants, quel que soit notre
rapport à la machine, nous devons en connaître au moins la culture, sans quoi très vite
nous ne parlerons plus le même langage que nos élèves, autisme préjudiciable à toute
passation de savoirs