Rapport des Interlocuteurs Académiques Langues
Géométrie
variable
Les divers dispositifs informatiques dans les établissements, et
par conséquent l'accès à Internet qu'ils conditionnent, ne sont pas neutres sur
le plan pédagogique.
Ainsi le système de visualisation collective par plaque de rétro-projection ou
vidéo-projecteur, piloté par le professeur qui donne accès à des ressources
informatiques, dont celles du Net, permet la mise en place de méthodologies de
lecture ou d’écriture face à une grande variété de documents immédiatement
accessibles. La flexibilité, la diversité, la pluralité du matériau d'étude, la
rapidité d'accès vers des ressources publiées sur un écran unique visionné en
même temps par tous les élèves permet un apprentissage à haut niveau
d'assistance tout en rendant possible une forte dynamique collective.
Dans la salle informatique les pratiques seront nécessairement différentes.
Ici le professeur après avoir défini les tâches —de recherche, de traitement de
l'information— s'écarte pour laisser les élèves réaliser leur travail en autonomie.
Dans l'espace langues, où les élèves travaillent hors de la classe mais
dans leur temps scolaire, cette idée d'autonomie est encore plus évidente, et
les élèves pourront effectuer des recherches sans missionnement du professeur.
A l'évidence, ces trois configurations
sont complémentaires, l'une pouvant servir à rendre possibles les deux autres.
Idéalement il faudrait donc pouvoir disposer des trois formules dans
l'établissement.
En cours :
l'Internet en temps réel
La problématique pédagogique est proche de celle des émissions
satellitaires : tendre vers le direct ou semi-direct. Dans un premier temps le
professeur de langues explorera et balisera ses "lieux de pêche",
mais il lui faudra tôt ou tard travailler plus ou moins en direct. Techniquement,
il pourra alors soit se rendre sur un site avec ses élèves en aveugle –problème
possible : lenteur d'accès à certains moments de la journée ou sites
inaccessibles– soit aspirer le site avant d'aller en classe, et le découvrir
avec ses élèves, mais en étant sûr d'avoir du matériau à exploiter.
Dans tous les cas de figure les
pré-requis sont importants. Le groupe classe aura été formé à de bonnes habitudes de lecture rapide, non-exhaustive.
Il aura appris à anticiper les contenus du site visé, sera familiarisé avec au
moins un moteur de recherche, et éventuellement saura formuler des requêtes à
l'aide d'opérateurs logiques.
Moyennant quoi Internet sera un outil
précieux. D'abord pour anticiper sur un sujet abordé en classe, que l'on découvrira
sur les plans thématique et lexical par une exploration de sites apparentés.
Ensuite un site net peut constituer en soi un objet d'étude, par son thème,
souvent civilisationnel, ou par sa structure informative. Aussi, un site peut
apporter après coup un complément d'information sur un sujet abordé en classe.
Enfin, pour une démarche créative, le site peut être un lieu d'écriture, soit
dans le cadre d'un forum thématique, soit de manière plus libérée sur un site
du type Graffiti Wall, où les élèves
sont invités à placer sur un mur virtuel, dans la langue d'arrivée, leurs
élucubrations.
Les compétences mises en œuvre ne
changent pas fondamentalement. La lecture sur un site informatif est caractérisée
par le non-exhaustif et la vitesse. Les stratégies du type scanning —recherche rapide d'un élément précis— et skimming —parcours rapide sans a priori—
sont de rigueur. De manière incontournable, elles doivent donner lieu à une
récupération de l'information sous forme de prise de notes télégraphiques non
rédigées.
Sur les forums, lieu de communication
authentique, de véritable questionnement intellectuel entre récepteur et
émetteur, on observe que la lecture induit une absorption des structures de
demandes d'explication, de partage d'indignation. Il y a, d'une façon
pratiquement osmotique, appropriation du lexique. Le transfert à l'écriture
—lorsque les élèves sont amenés à intervenir sur le forum— s'accompagne d'une
envie de se surpasser pour être compris, pour provoquer une réponse des
usagers. Sur le plan des contenus, c'est l'occasion d'une rencontre
interpersonnelle, authentique, avec l'autre culture, mais aussi paradoxalement
celle d'une redécouverte "de l'extérieur" de sa propre culture.
Changement dans
le rôle de l'enseignant
Il doit certes développer
des fonctions déjà siennes, mais parfois sous-employées, qui passent par
l'enseignement de méthodologies, de savoir-faire, pour que les élèves sachent
évaluer l'information, écarter le non-pertinent, —le bruit, selon le jargon de
la recherche documentaire— synthétiser les éléments retenus comme pertinents,
présenter leurs notes oralement.
Mais visiblement l'impact du Net commence —à l'instar de la TV
satellitaire— par une mise en cause drastique du piédestal sur lequel a pu
monter l'enseignant. Ici le professeur lui-même part à la rencontre de
l'imprévisible, et doit accepter devant ses élèves de ne pas tout comprendre ni
tout savoir, et, comme eux, de poser des questions pour demander son chemin
dans l'autre culture.
Il doit affronter des problématiques nouvelles. Ainsi pour la première fois dans
l'histoire de l'enseignement, les supports, les matériaux ne sont plus validés
ni par des instances éditoriales ou inspectorales, ni même par une quelconque
adhésion à une éthique journalistique, ce qui peut conduire à la confrontation
inopinée à des informations à caractère subjectif, absurde, ludique, immoral ou
négationniste. Tout peut arriver. Dans ce contexte il peut récupérer sa
sécurité perdue, en ne parcourant qu’une sélection de sites sûrs, instances
d’information reconnues, telles que CNN, Libération, Le Monde, etc. ;
sites scientifiques —MIT, NASA; ou sites “répertoriés”, validés par des
instances académiques et bien-pensantes.
Mais une telle approche, certes
acceptable pour un commencement, serait à long terme une forme d'autisme scolaire
préjudiciable à une véritable autonomie des élèves face à la réalité du Net.
Pour une fois les contradictions, injustices et errements du monde réel —leurs
manifestations sur le réseau des réseaux— peuvent entrer sans filtrage dans la
salle de classe. C'est le moment où jamais de mettre en œuvre une démarche journalistique. D'abord en
écriture, pour en comprendre le mécanisme : à partir d'une dépêche AFP
factuelle, on fait réaliser un traitement polémique : article blanc,
article noir. Puis en lecture, où les élèves seront amenés à effectuer
vérifications et recoupements des informations d’un site par des recherches sur
d’autres sites.
Il faudra veiller à toujours montrer aux
élèves des versions opposées d’un sujet controversé ; affronter des sites
“dangereux” avec eux, pour leur permettre de se créer des défenses
intellectuelles contre les discours de haine de tout acabit. Il faut aller,
idéalement, jusqu'à analyser la spécificité du discours fasciste sur un site
révisionniste, pour en comprendre les mécanismes insidieux.
La création de
site
Si l'on prend l'exemple concret d'un professeur de langues
entraîné aux techniques de fabrication de pages Web, et décidant dans le cadre
d'un projet pédagogique sur trois ans de monter un site qui publierait par
exemple les spécificités de l'établissement, on voit s'ouvrir des perspectives
passionnantes.
Ici le groupe-classe n'est plus lecteur,
chercheur d'informations mais dispensateur. Il lui faudra se préoccuper de publication, c'est-à-dire de projeter
ses idées vers l'extérieur avec un souci de communication, donc de qualité à la
fois visuelle et textuelle.
Il apparaît immédiatement qu'une telle
création est par essence transversale, de nature à impliquer tous les professeurs
de langue (pour que le site soit multilingue), mais aussi en amont les
professeurs d'histoire, d'économie, d'arts plastiques, de SVT, etc.
Quelles formes de
langue ?
Quel
anglais ?
L'hégémonie de l'anglais a souvent été évoquée à propos
d'Internet. C'est un cliché dont il faut s'extraire, d'abord en analysant la
qualité de l'anglais mis en œuvre sur le Net.
Certes, sur les sites répertoriés comme
"sûrs", le linguiste n'aura guère de surprises. En revanche, sur les
forums dits "modérés", surveillés et maintenus "propres",
la langue, claire et didactique, est
en fait une forme écrite spécifique, qui échappe aux conventions de rigueur
dans la correspondance anglo-saxonne, habituellement très contraignantes. Le
corpus est bref, 50 mots maximum, c'est une sorte d'oral "scripturalisé", qui pourrait dans un avenir très proche
devenir le vecteur majeur des échanges et de la réflexion. Sur les sites non
modérés, attention : si la même logique orale prévaut, nous avons affaire
à une langue anglaise non validée.
D'abord parce qu'il n'y a pas de référence académique
pour l’anglais, en sorte que même les anglophones ne sont pas tous
nécessairement des rédacteurs fiables sur les plans orthographiques ou
syntaxiques. Ensuite parce que statistiquement, l’anglais du Net n’est pas
toujours écrit par des anglophones, beaucoup s'en faut.
Le problème de la non-fiabilité de la
langue se pose de manière particulièrement aiguë sur les sites de "chat", où il est poussée au
paroxysme parce qu'il s'agit de conversations en temps réel, où le fond est
fonction de la forme, c'est-à-dire largement de la vitesse de frappe des
interlocuteurs sur leur clavier. D'où souvent un faible contenu conceptuel. Sauf
à titre de curiosité, et en lecture, ces lieux sont à proscrire en tant
qu'instances d'écriture pour nos élèves. Et tout peut y arriver…
L'anglais
seulement ?
Soit, 80% de l’e-mail s’effectue en anglais, et 80% des sites sont
en langue anglaise. Débat : est-ce un mal ? Certains vitupèrent
contre l'hégémonie d’une langue et d’une culture uniques, qui conduisent à la
disparition de cultures minoritaires. D'autres (cf. l'article de Time, 7 juillet 1997) se disent :
“et la terre entière n’avait qu’un langage, et qu’un discours” (Gen.11,1), insinuant que, comme avant la
destruction de Babel, une véritable standardisation de la communication au plan
mondial est désormais possible, rendant toute entreprise transnationale plus
aisée. Les efforts de création d'une langue internationale artificielle, depuis
des décennies, montrent bien que le besoin est réel.
Comme souvent, la réalité est moins
manichéenne que les fantasmes. D'abord le cliché selon lequel l'anglais véhiculerait
une culture américaine dominante est faux. L’anglais se transforme au contact
des cultures qui l’utilisent et n'est plus le véhicule d’une culture unique.
Ainsi la culture et la littérature de Salman Rushdie, comme celle de tant
d’autres écrivains du Tiers Monde, est reconnue sur toute la planète parce que
le vecteur en est l’anglais. De même la culture Inuit, en train d'émerger de
ses glaces grâce à l'Internet.
Ensuite il y a montée en puissance
d’autres langues que l'anglais, avec une forte présence des langues scandinaves,
de l'allemand, de l’espagnol par l’Amérique Latine. Certes le français fait
encore figure de parent pauvre, pour des raisons technologiques d'une part,
savoir, le développement du minitel, technologie télématique d'avant-garde,
mais qui n'a pas su évoluer et se vendre ; et d'autre part pour des
raisons culturelles, parce que majoritairement, l’entreprise française n’a pas
encore perçu l’intérêt du Net en tant que plate-forme publicitaire et lieu de
recherche de marchés et de partenaires.
Mais il reste que le Net demeure le seul
lieu d'où un professeur de n'importe
quelle langue puisse importer en classe, en quelques minutes, des documents
authentiques à étudier avec ses élèves.
Des logiques
antinomiques
L'un des problèmes, et non des moindres, auxquels l'institution
devra faire face, réside dans ses propres fonctionnements. En effet la logique
de l'Internet est décentralisatrice, voire anarchique, hypermédia,
multipolaire, multiculturelle et multidécisionnelle. Celle de l'Éducation
Nationale est jacobine, séquentielle, linéaire, fortement hiérarchisée,
inspectée et validée. Deux aspects à cette antinomie.
Les instances qui prennent les décisions
manifestent une peur des dérapages qui confine à la paranoïa. Tout se passe
comme si tout à coup les professeurs allaient faire de la pornographie en
classe. Or en dehors des inspections —trois à cinq dans une carrière— on les a
laissés passer des heures face à des centaines et des centaines d'élèves, face
à des douzaines de collègues stagiaires, en leur faisant confiance. Tout à
coup, parce qu'ils disposeraient de cet outil par essence centrifuge, on croit
utile de leur faire signer une charte de bon usage, infantilisation
supplémentaire de la part du Ministère, et leurs accès sont surveillés de très
près. En d'autres termes, l'utilisation du Net avec des élèves devrait
soigneusement éviter des sites perçus comme dangereux.
Les formateurs utilisant une accès
rectoral ne sont pas autorisés, par exemple, à consulter et effectuer des
transactions sur un site bancaire. Nous nous demandons comment, si nous
prétendons enseigner les potentialités d'Internet, nous devrions faire
l'impasse sur des opérations qui constitueront sous peu l'essentiel des
activités qu'il véhicule. Enfin la même méfiance semble prévaloir au niveau des
sites académiques disciplinaires, où dans certains cas les formateurs à qui
l'on demande de faire œuvre de création doivent rendre des comptes si précis
que leur travail devient kafkaïen.
Le danger, c'est que nous nous trouvons
d'ores et déjà dans une logique d'Intranet interne à l'Education Nationale, et
une fois de plus nous risquons de rater le coche pédagogique de l'exploration
réaliste du monde extérieur. Certains établissements, animés par des gens de
qualité, ont déjà compris cette erreur et renoncé à leur accès rectoral au
profit d'une connexion auprès de fournisseurs privés.
Formation ?
Le discours officiel sur la formation
est contradictoire. Le Ministère génère une communication extrêmement active en
faveur des Nouvelles Technologies de l'Information et de la Communication, qui
semblerait induire une vaste campagne de formation des collègues. Mais dans le
même temps les médias se font régulièrement l'écho d'une grande offensive
contre la formation, ou plus exactement contre les formés, offerts à la
vindicte du public. Nous observons par ailleurs sur le terrain une baisse
constante des moyens financiers de la formation, avec disparition de postes de
formateurs, assèchement des crédits d'heures, etc.
Or à l'évidence la maîtrise de l'outil
n’a jamais été aussi complexe —l'utilisation de l'Internet a tendance à déstabiliser
les systèmes, rester serein face à la machine est primordial, mais difficile—
et plus que jamais nos collègues auront besoin d'une formation approfondie.
Bernard Moro
pour le groupe de réflexion Internet des Interlocuteurs
Académiques Langues,
Paris, 20 mars 1998.
Document validé par Monsieur Ménager, Inspecteur Général des
Langues chargé des Technologies Nouvelles