Autoformation, TICE et Distance-Learning
Bernard MORO, Centre de Langues Vivantes
Université Pierre-Mendès France Grenoble II
Les
parcours d'enseignement, de plus en plus, reflètent le caractère éclaté de
notre société. Eclatement de l'espace d'apprentissage, du temps de
l'apprentissage, des niveaux de l'apprentissage. D'où l'idée de botter en
touche et de laisser l'apprenant gérer sa propre formation en mettant en place
les moyens nécessaires à sa progression. A l'évidence les TICE peuvent jouer
dans cette perspective un rôle primordial. Mais à bien des conditions.
L'ergonomie,
en raison de la solitude de l'apprenant face à la machine, est un aspect fondamental
de la problématique de formation dans le cadre des TICE. D'un point de vue
général, à l'évidence l'informatique a beaucoup changé dans le bon sens au
cours des dernières années, et ses usagers ont également progressé. Les
machines sont plus simples à utiliser, tout en étant plus puissantes, plus
complexes et meilleur marché. Il y a donc démocratisation de l'accès, et un
vrai marché pour les vendeurs de modules d'autoformation. L'évolution
logicielle a suivi un chemin parallèle, avec une sorte de sélection naturelle
de l'offre : tout ce qui était d'usage compliqué a fini par disparaître,
en sorte que ne restent en lice à l'heure actuelle que des outils à l'interface
efficace. Enfin l'usager, statistiquement parlant, est plus dégourdi
qu'autrefois, et une certaine culture informatique minimale est maintenant courante,
même si persistent quelques îlots de résistance dans la population senior. Le
"mulot", semble-t-il, a vécu.
Mais dans
le contexte spécifique de la formation les choses ne sont pas si simples. Par
rapport à l'usager lambda de la chose informatique qui recherche une
information, un morceau de musique ou un horaire de voyage, l'apprenant est
dans une situation de grande vulnérabilité, parce que l'enjeu n'est pas de
s'approprier un objet en ligne, mais son progrès personnel, sa capacité à se
hisser au-delà de son niveau présent, avec tout le cortège de doutes que cela
implique. Par exemple dans un environnement d'apprentissage on doit produire
plus d'écrit sur la machine que dans la plupart des autres cas. Or il y a en
France un grave analphabétisme de la population, toutes catégories confondues, au
regard de l'usage du clavier. C'est un paramètre très important dans la
réussite d'exercices, et par conséquent un facteur dans l'ergonomie d'une leçon
en ligne.
Allons plus
loin, en quoi l'informatique diffère-t-elle d'un environnement papier lorsqu'on
parle d'autoformation ? Quelles sont les limitations de l'ordinateur en termes
cognitifs ?
La
première, et à notre sens la plus gênante, c'est qu'au-delà de la page-écran,
l'usager est aveugle au reste du document, c'est-à-dire qu'il n'en a aucune
vision d'ensemble. La page cache la forêt du document, elle constitue un écran
qui à la fois donne à en voir une partie, mais fait écran par rapport au tout et nous le dissimule. Si
l'expression avoir le nez dans le guidon a quelque sens, c'est bien ici, où le
lecteur ne prend conscience que de ce qu'il a sous les yeux. Tenir entre ses
mains un livre ou un polycopié de cours, c'est immédiatement percevoir, de
façon cinesthésique, par le volume et le
poids de l'ouvrage, le rapport de la page qu'on lit à l'ensemble, et mesurer ce
qui reste à lire. Dans la lecture d'un roman attachant, on voit à regret
diminuer l'épaisseur de l'inconnu, de ce qui reste à découvrir. A l'inverse
dans un environnement logiciel, il est dans le meilleur des cas difficile,
parfois franchement impossible de mesurer ce qui reste à faire, quelle taille
pourrait avoir l'information qu'on traite si on l'imprimait.
Nous nous
sommes placé d'emblée dans un contexte de présentation linéaire de l'information,
mais les choses se compliquent du fait que de manière croissante, les contenus
sont présentés de manière hypertextuelle, en réseau. On a dit à l'apparition de
cette technologie qu'elle permettait de reproduire les phénomènes d'association
propres à l'élaboration d'une pensée complexe. C'est vrai, mais cela n'est pas
nécessairement un atout dans un contexte d'apprentissage, où l'esprit doit
pouvoir se concentrer sur les contenus, et non sur la forme de leur
présentation. Or, nous dit Patrice Terrier, (Université Toulouse 2, conférence,
mai 2000), "naviguer dans un réseau de texte est une activité mentale complexe,
où il est difficile de garder trace de son cheminement et de prendre conscience
de sa position dans le réseau." Et de citer des études selon lesquelles la
structure même de l'hypertexte influence la capacité d'y naviguer efficacement.
Nous avons personnellement pris conscience de ce problème à l'époque où Toolbook
était l'outil privilégié des applications de ce type, avant l'avènement de
l'html. Nous ressentions alors la nécessité de baliser pour l'usager son
positionnement dans la structure, de façon que visuellement il puisse toujours
se représenter à quel niveau de l'arborescence —ou du maillage— il se trouvait.
Cette
préoccupation nous conduit à la problématique du concepteur, qui doit d'abord
s'interroger sur le choix entre linéarité et hypertextualité. A l'évidence il y
a nécessité d'une navigation très logique, systémique et constante, dans
laquelle les passages d'un élément à l'autre obéissent à une sorte de rituel
qui devient évident dès les premiers pas. Ceci n'exclut pas la dimension
hypertextuelle, mais elle doit être rendue transparente, parce que la logique
de l'apprenant n'est pas celle d'un jeu de piste. Même si un certain suspense
cognitif peut être maintenu, le temps de l'usager demeure précieux. Par
exemple, la proposition suivante se doit de montrer la profondeur
potentielle —ici culturelle— du texte par le rectangle rouge, pour inviter le
visiteur à y 'descendre'. Sans quoi il y a une forme de sadisme plus ou moins
conscient du concepteur, qui est d'attendre que l'usager découvre de lui-même
où il doit cliquer —perte de temps et frustration.
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Ainsi en
activant le rectangle rouge ci-dessus, le lecteur obtient ceci :
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"That's one small step for a man, one giant leap
for mankind." Astronaut Neil Armstrong, speaking from the Moon, July 1969. |
En d'autres
termes, pour des raisons évidentes de navigabilité, l'absence de vision globale
doit être compensée par un parcours très fléché, clairement balisé. Dans un
environnement html, la fonctionnalité historique permet la traçabilité
totale du parcours d'apprentissage, d'un granule à l'autre. Dans d'autres types
d'application il faudra la créer si elle n'existe pas.
Par
ailleurs un parcours d'apprentissage est nécessairement assez linéaire, puisque
par définition il est ascendant et donne à voir et réaliser des exercices de
difficulté croissante. Par conséquent l'apprenant ne peut entrer n'importe où
dans la structure, sous peine d'inverser des phases importantes de sa
formation. Le concepteur doit donc faire preuve d'un certain dirigisme dans
l'élaboration du parcours de l'apprenant, et / ou le soumettre à un quiz en fin
de parcours, qui oblige le visiteur à évaluer rétrospectivement son cheminement
et à prendre conscience des lieux d'apprentissage où il n'est pas
"passé". Il faut même le renvoyer vers ces granules avant de le
laisser passer à la phase suivante.
Enfin,
parce que l'apprenant se trouve seul devant son écran, il faut veiller à ne pas
trop l'ennuyer. Une information strictement textuelle, du type trop souvent
trouvé dans des CD-Roms de grammaire purement et durement transférés de l'état
livre à l'état électronique, est totalement rébarbative. A l'inverse une
surabondance visuelle infantilise le lecteur et devient vite insupportable.
Plus que dans toute forme d'interaction enseignant / enseigné, le support d'autoformation
doit faire appel à tous les canaux cognitifs. Les pages offertes doivent donc
fournir un équilibre pertinent entre supports visuels, textuels et sonores.
On le voit,
une application d'autoformation devient vite extrêmement complexe, à la fois en
quantité d'information mise en ligne, mais aussi qualitativement, en termes de
présentation de l'information et de liens pertinents d'un granule à un autre.
Se pose
inévitablement la question des moyens humains. Au vu des exigences ci-dessus
évoquées, en termes de forme il faut des scénaristes, des graphistes et des
concepteurs hypermédia / web. En termes de contenus doivent
intervenir des enseignants aguerris, au fait des plus récents développements de
la didactique, et surtout rompus à la finalisation de leurs ressources.
Ce dernier point est fondamental. Entre le document d'un enseignant de langues
lambda, qu'il ou elle est capable de mobiliser avec succès en présentiel par
l'interaction constante avec le groupe d'apprenants, et le même document qui
puisse être affronté solo sans aucune aide humaine, il y a plus qu'un monde. Il
faut construire un appareil didactique complexe, avec une progressivité
parfaite des exercices, une impeccable clarté des consignes et une relecture
sévère pour éviter fautes de syntaxe et d'orthographe, beaucoup plus fréquentes
qu'on ne croit quand on écrit en quantité. C'est un véritable travail éditorial
qui doit entourer le travail pédagogique proprement dit.
Examinons à
présent la question des contenus de l'auto-formation. Que peut-on offrir en ligne
ou en CD qui diffère de l'offre papier ? A priori la géométrie est celle d'une
distribution unilatérale descendante vers l'objet apprenant, dont le cours en
ligne est l'exemple type. Mais même dans ce cadre assez contraignant, on peut
imaginer des solutions nettement meilleures que ce qui prévaut sur papier.
Tout
d'abord le plan peut être apparent et actif à tout moment, conduisant
l'apprenant en accès direct vers la ou les sections qu'il veut revoir et / ou
qui lui posent problème. Un cours de civilisation peut également proposer des
liens directs vers des sites pertinents balisés —et vérifiés régulièrement— par
l'enseignant, permettant l'approfondissement d'une problématique donnée par des
illustrations sous forme d'articles de presse, de fond, thèses, etc. Un cours
de littérature se prête aussi à merveille à ce genre de traitement, grâce
auquel toute allusion culturelle, littéraire ou sous-textuelle peut être
matérialisée par un lien direct vers la source même —passage de la Bible,
extrait shakespearien, prose à la démarche comparable à celle du texte examiné.
On a dans ce cas la meilleure combinatoire qui soit entre la relative linéarité
d'un exposé littéraire et sa complémentarité par des coups de projecteur en
profondeur, qui en quelque sorte concrétisent pour l'usager de l'application la
capacité d'abstraction et les liaisons qu'un lecteur entraîné est capable de
mettre en oeuvre lorsqu'il prend connaissance d'un texte. Cette présentation de
l'enseignement a bien entendu une vertu informative sur le sujet traité, mais
aussi une vertu formative, sur la manière de traiter la littérature ou la
civilisation, laquelle consiste bien à sans cesse établir des liens, parfois
peu évidents à l'étudiant non entraîné. Dernier point et non des moindres, un
tel cours est susceptible d'être amélioré et enrichi d'année en année, au prix
d'une mise à jour simple et peu coûteuse.
Il est un
autre type de cours qui n'existait pratiquement pas lorsque nous avons fait nos
armes, mais qui semble de plus en plus nécessaire aujourd'hui. C'est le cours
de méthodologie, par exemple, technique d'explication de texte, de commentaire
ou de dissertation. Typiquement un professeur va perdre beaucoup de temps, soit
en début d'année ou de semestre, à établir les règles qui prévalent lors de ces
exercices très formalisés, soit en fin de séquence par une correction
modélisante et qu'il espère transférable. Et chaque année —le plus souvent
plusieurs fois et en se répétant face à différents groupes— il lui faudra
réitérer ce travail. A l'évidence si ces règles font l'objet d'un exposé en
ligne clair, finalisé et illustré par des exemples de bonne et de mauvaise
pratique, il n'est plus que d'y référer les étudiants nouveaux et anciens qui
ressentent le besoin de cet accompagnement. Nous sommes bel et bien ici dans un
contexte d'auto-formation, mais en lien ou en toile de fond à un cours
traditionnel.
Cet exemple
est bien entendu portable à toutes les situations d'apprentissage méthodologique.
Lecture de presse, travail sur film, écriture de CV, lettres de motivation,
écriture d'essays, préparation et démarche d'exposé, sont autant de cas où
l'intervention de l'enseignant est indispensable mais se répète d'année en
année au détriment de contenus plus spécifiquement linguistiques.
Pour ne prendre
que le problème de la lecture de presse —particulièrement aigu chez les
étudiants non spécialistes tels que les économistes, juristes, géographes ou
urbanistes— le temps de l'exposition des démarches et de vérification de leur
acquisition était normalement de 4 à 6 heures. Maintenant que nous avons mis en
ligne cette application, il suffit d'annoncer un quiz au terme de trois
semaines laissées aux étudiants pour qu'ils se rendent sur le site et y fassent
le parcours. Les résultats sont booléens. Une démarche similaire pour
l'écriture de CV, traitée à la fois en interne au site web de notre Centre de
Langues et en faisant appel à des ressources externes par des liens, a permis
de faire face aux besoins réels d'une minorité non négligeable d'étudiants sans
pour autant affecter les maigres heures de cours destinées à la majorité.
Autre
avantage, dans les cours de langues de non-spécialistes, le nombre et la
gestion des électrons libres constituent un véritable problème. Si l'on dispose
d'une panoplie de méthodologies en ligne on peut toujours y référer les
étudiants retardataires, médicalisés ou convalescents, de façon à ce qu'ils
partagent la culture du groupe dans lequel ils arrivent ou reviennent.
Enfin il
est un autre problème en langues, en particulier chez les non-spécialistes ou
dans la formation pour adultes, c'est celui de la couverture lexicale des
besoins professionnels spécifiques, actuels ou futurs. La méthode traditionnelle
consiste évidemment à proposer des listes binaires de mots traduits, mais
quelle en est la portée et l'acquisition réelles ? Ici l'autoformation par le
web prend tout son sens.
Soit un
groupe d'étudiants futurs urbanistes. L'enseignant lui-même ne dispose pas des
connaissances spécifiques nécessaires à l'élaboration d'un glossaire technique
français-anglais des termes relatifs à l'urbanisme. Seule intervention du
formateur, un cahier des charges clair : formation de groupes de deux ou trois,
ouverture d'un fichier sous Word, utilisation des outils de recherche Yahoo et
Google, au choix, avec la requête 'town planning' ; exploration des
sites anglophones, ou de la partie anglophone des sites découverts ;
documentation des caractéristiques suivantes : navigabilité, rapport
visuel-textuel, pertinence des visuels, contenus, pertinence des liens, intérêt
pour les professionnels de l'urbanisme. Cette partie du travail en autonomie
totale a été reprise ensuite en séance plénière, où chaque groupe a présenté
oralement ses trouvaillles en emmenant l'ensemble de la classe sur le site exploré,
puis en en commentant les divers aspects. Parce que tous les intervenants
avaient exploré des sites de nature similaire, ils partageaient la même culture
et désormais le même lexique. Sans coup férir ils avaient établi les bases de
leur vocabulaire professionnel, et surtout les stratégies pour le réactiver par
la suite.
Cet exemple
illustre bien comment les fonctionnements d'autoformation peuvent être mis en
place dans un contexte TICE. L'interaction entre l'apprenant et les media est
pratiquement directe, la médiation du formateur minimale, puisqu'il se contente
de pointer vers les ressources en donnant des consignes qui induisent, à terme,
la construction de stratégies par les intéressés. Cette médiation peut être
réalisée indifféremment en logiciel, en distantiel ou en présentiel.
Ceci pose
tout le problème des déclinaisons possibles de l'autoformation dans le cadre
des TICE. L'auto-apprentissage face à l'écran sans aucun contact avec un
formateur réel (logiciel), l'auto-apprentissage avec contact épisodique
asynchrone avec un tuteur distant (distantiel), l'auto-apprentissage avec
contact présentiel sur demande ou à des moments-clés de la formation —démarrage
et bilan.
A notre
sens, et au vu d'une expérience d'environ une quinzaine d'années, l'option logicielle pure et dure en langues
ne nous semble pas viable. Parce qu'une personne intéressée par l'apprentissage
d'une langue, fondamentalement, recherche l'autre, recherche la rencontre. A
l'époque des méthodes non logicielles, où des adultes plein de bonnes intentions
achetaient telle ou telle méthode et semblaient déterminés à en affronter les
dizaines de cassettes d'exercices, la solitude de l'apprenant en langues ne
durait guère. Les cassettes finissaient très majoritairement au classement
vertical. Le logiciel, pour perfectionné qu'il soit, ne change rien à ce
paramètre.
Or la
population qui entreprend une autoformation est composée en règle générale
d'adultes surchargés de travail, dont le temps est à ce point précieux qu'ils
ne peuvent s'engager à suivre des cours en présentiel à horaires réguliers et
contraignants. On y trouve également des étudiants engagés dans des cursus
compliqués, ou qui doivent travailler pour payer leurs études, ou qui se
trouvent en déplacement pendant des périodes prolongées. Dans tous ces cas de
figure, la solution est l'autoformation avec guidage (visage) humain en
asynchrone, réalisable dans le cadre des TICE.
Nous
voulons parler des plateformes. Il s'agit de logiciels ou de sites web qui
permettent la mise en réseau, par Internet, de membres d'une communauté qui
disposent d'un espace où ils peuvent entrer à l'aide d'un identifiant et d'un
mot de passe pour y déposer des documents textuels, visuels ou sonores,
collaborer à l'élaboration de documents communs avec d'autres membres, échanger
sur un forum, etc. Chaque espace est administré par l'un de ses membres qui y a
statut de responsable et peut y créer des sous-espaces en fonction des besoins
spécifiques de tel ou tel sous-groupe de la communauté. A l'évidence, ces
outils ont été initialement créés pour faire face aux besoins d'entreprises
dont les agents se trouvent disséminés sur des territoires divers, souvent
séparés par des fuseaux horaires, et pour qui il est important de communiquer
au jour le jour mais pas nécessairement en synchrone. Mais la communauté
éducative étant un marché, les concepteurs ont préparé des outils spécifiques
pour l'enseignement. Ce ne sont pas pour nous linguistes les mieux adaptés, car
leur géométrie prend plutôt en compte le caractère descendant de la plupart des
types d'enseignement, alors que les outils initiaux, les plateformes dites
collaboratives comme QuickPlace, sont parfaitement appropriés à nos objectifs.
Il nous suffit, en tant que professeurs gérant un espace, de déclarer que la
langue de travail dans cet espace sera la langue-cible. Français interdit. Tout
le discours échangé sur la plateforme devient donc un corpus écrit, par les
étudiants et par le(s) tuteur(s), et se développe au cours de l'année, mémoire
constamment renouvelée et accessible de toutes les interactions apprenant /
apprenant, apprenant / enseignant, apprenant / tuteur, et parfois apprenant /
agent extérieur.
Dans ce
cadre, tout ce qui fait défaut dans les solutions logicielles d'autoformation,
à savoir le contact et l'interaction, devient l'essence même du fonctionnement.
Si l'on revient au concept pur et dur d'autoformation —zéro enseignant pendant
la leçon— la plateforme permet effectivement de mettre en ligne toutes sortes
de documents didactisés, consignes, parcours pédagogiques, missions de
découverte ou d'exploration sur des sites dans la langue-cible, et de
granulariser les apports comme il convient. Mais il est dans cet environnement
une autre géométrie zéro-enseignant, celle des forums apprenant / apprenant,
également très constructive de savoirs. Les membres-étudiants de la plateforme
peuvent échanger sur le forum, sur les sujets de leur choix, parfois en rapport
avec des inputs de l'enseignant, parfois totalement libres. A ce niveau
l'enseignant —qui assume le rôle de modérateur de l'espace— se contente
d'observer, de lire les échanges, et d'en extraire les problèmes récurrents qui
se posent dans l'écriture de ses ouailles, dont il peut publier une synthèse
sur la plateforme pour leur profit. C'est l'une des situations de guidage les
plus light. L'autre consiste à proposer des projets à réaliser solo ou en
groupes restreints : synopsis ou exploration thématique d'un film aux
contenus culturels riches, préparation d'un voyage d'agrément ou d'une mission
technique à l'étranger, élaboration d'un objet technique tel que brochure en
anglais pour une société industrielle, etc. Bien entendu l'avantage majeur de
la plateforme est que les membres de chaque groupe créateur peuvent intervenir
sur leur document commun à toute heure du jour ou de la nuit. Cela n'exclut pas
le regard de l'administrateur-professeur, voire une note de guidage, mais cette
présence demeure marginale. Ce qui est possible également, et très fructueux,
c'est l'introduction dans la chaîne de production soit d'un authentique indigène
dans la langue, soit d'un simple usager de la langue véhiculaire qu'est
l'anglais. Apport linguistique dénué de sanction, apport culturel parfois
très constructif. Ainsi nous avons eu la possibilité d'accueillir sur un projet
mené avec des étudiants de Grenoble II sur le film Matrix quelques
étudiants de l'Université Linguistique d'Etat de Moscou. Malheureusement
intervenue en fin d'année, leur contribution a donné lieu à un véritable choc
culturel, parce qu'ils ne respectaient en rien les consignes pourtant
clairement édictées du travail sur le projet. Les échanges qui ont suivi
—tentatives de verrouillage par l'enseignant français, retour vexé des intéressés,
excuses publiques de l'enseignant qui cependant réitérait son souci d'un
travail structuré, constituent autant de richesses inter-culturelles pour les
étudiants de la plateforme.
Une
remarque de conclusion s'impose : quelle que soit la géométrie en vigueur,
les compétences d'un groupe de pédagogues entraînés sont indispensables. Dans
le cadre distantiel, notre expérience démontre qu'il faut du monde derrière la
machine, car les démarches d'accompagnement des apprenants sont complexes et
consommatrices de temps. Cette évidence n'est pas encore parvenue aux instances
décisionnaires de l'Université française, qui dans le pire des cas croient voir
dans les nouvelles technologies un moyen de réduire les coûts d'enseignement,
et dans le meilleur, semblent n'avoir ni la vision à long terme, ni l'ambition,
ni les moyens nécessaires à une création d'envergure dans ce domaine, pourtant
crucial pour l'avenir des enseignements de langues chez les non-spécialistes.